À Djibouti, une armée en gestation, 1999-2012 (partie 1)

Publié en trois parties, cet article entend éclairer les liens entre la coopération militaire française et la construction de l’État en République de Djibouti entre 1999 et 2012. 

L’histoire de la République de Djibouti est d’abord celle d’un rapport particulier à l’extraversion, au sens de Jean-François Bayart. Cette notion est incontournable, car elle renvoie à « l’historicité de la dépendance, c’est-à-dire la dépendance comme expérience historique et contingente de subjectivation » 1. Dans le cas de Djibouti, la relation clientéliste qui s’est nouée avec l’ancienne métropole coloniale après 1977 relève d’une forme de dépendance non pas nécessaire mais activement perpétuée, dans un contexte de guerre froide laissant peu de place à un micro-État non aligné. Cette forme stratégique d’extraversion suppose un échange inégal mais acceptable, au centre duquel se trouve la présence des Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDj).

Ce rapport s’est toutefois transformé à l’aube du XXIe siècle. En effet, si l‘importance de Djibouti n’a pas fléchi au cours des décennies, la nature des tensions qui s’échafaudent autour de la jeune République a profondément changé depuis les attaques du 11 septembre 2001 2. Un examen attentif de la situation révèle ainsi l’existence de stratégies de rééquilibrage, qui ont permis à l’État djiboutien d’améliorer les conditions de « l’échange sécuritaire » avec la France.

Cet article explore l’articulation des nouvelles stratégies d’extraversion djiboutiennes, mises en œuvre par le gouvernement du président Ismaïl Omar Guelleh, élu en 1999, avec le renforcement des capacités matérielles et humaines des Forces armées de Djibouti (FAD). Il s’agit de déterminer à quel degré la coopération militaire internationale pilotée depuis Djibouti a pu contribuer, via le développement d’une armée nationale, au processus continu de construction de l’État. Les ambitions gouvernementales, les moyens mis à leur service et les résultats obtenus dans ce domaine sont ici analysés au travers des quatre rôles endossés par les FAD de 1999 à 2013, année de ratification du nouveau traité de défense franco-djiboutien. Dans une approche comparatiste, il est systématiquement fait état de la mise en concurrence de la France avec d’autres États partenaires, stratégie dont il est tiré un premier bilan.

Si la dimension politique des FAD et des formes de coopération dont elles sont récipiendaires n’est pas la plus évidente, elle constitue un point de départ incontournable. Elle permet en effet d’expliquer la remarquable stabilité de l’État au cours de la décennie passée. Mission essentielle de toute armée nationale, la défense de l’intégrité territoriale offre un second axe d’analyse particulièrement pertinent. Les tensions persistantes avec l’Érythrée voisin, qui se sont récemment encore soldées par des escarmouches à la frontière, l’inscrivent dans l’actualité djiboutienne. Un troisième point peut être consacré au développement des capacités maritimes de la République de Djibouti en vue de contrôler le Golfe de Tadjourah et le détroit stratégique de Bab-el-Mandeb, et plus largement de lutter contre la piraterie. Les bénéfices des différentes formes de coopération militaire pilotées par Djibouti doivent finalement être décortiqués afin de comprendre comment ils ont permis l’intervention directe de ce micro-État dans le conflit somalien en 2011. En prenant pied sur un territoire étranger et en devenant même pourvoyeur de matériel pour les forces de sécurité de Mogadiscio, Djibouti s’est affirmé comme un État légitime à siéger au sein des instances internationales.

Cette analyse repose sur un travail de terrain mené à Paris et en République de Djibouti de 2012 à 2013, et plus précisément sur une vingtaine d’entretiens conduits auprès de militaires et de hauts-fonctionnaires français et djiboutiens. Il se cantonne à l’étude des formes et des résultats de la coopération militaire entre Djibouti et ses partenaires internationaux, sans aborder la question de la rente versée par ces derniers en contrepartie de la présence de leurs forces sur le territoire national.

Assurer la stabilité de l’État

Considérer l’armée à Djibouti comme un rouage essentiel de la stabilité de l’État, et plus généralement de la paix sociale, suppose de brièvement revenir sur les événements qui ont déchiré le pays pendant près d’une décennie.

Il convient tout d’abord de rappeler la composition de la population djiboutienne. Deux ethnies principales sont représentées : les Afars, qui constituent un tiers de la population, et les Issas, clan somali majoritaire. Les premiers sont aujourd’hui présents au Nord et à l’Ouest du territoire, tandis que les seconds sont majoritaires au Sud du pays, dont ils n’occupent qu’un quart environ 3.

Sur ce glacis initial sont intervenus les colons français, dont il faut noter la préférence historique pour le clan somali jusqu’aux années 1960, puis le changement d’attitude à l’égard des Afars lorsque ceux-ci se prononcent contre l’indépendance 4. Brusquement privilégiée par l’administration coloniale, cette ethnie accède au pouvoir par l’intermédiaire d’Ali Aref 5 ; l’indépendance de Djibouti est a contrario l’œuvre de la Ligue populaire africaine pour l’indépendance (LPAI) à prédominance issa, dont le porte-parole, Hassan Gouled Aptidon, devient président de la République le 27 juin 1977 6. Ali Aref est inculpé en 1991 pour attentat à la sûreté de l’État, tandis que la rébellion s’organise : l’opposition se rassemble au sein du Front de restauration de l’unité et de la démocratie (FRUD) quelques mois après le sommet de La Baule, et amorce une véritable guerre civile. En février 1992, les rebelles contrôlent les deux tiers du pays 7.

La France finit par intervenir dans le conflit comme force d’assistance humanitaire dans le cadre de l’opération Iskoutir de 1992, à laquelle succède l’opération Ardoukoba en 1999 8. Un accord de paix est signé avec le FRUD en décembre 1994 9. Le premier accord ne suffisant pas, un cessez-le feu est déclaré le 7 février 2000, puis un accord global signé le 12 mai 2001 et accompagné de l’introduction du multipartisme et de la décentralisation.

Depuis cette époque, le pouvoir djiboutien cherche implicitement à respecter un certain équilibre ethnique, inspiré par la règle somalienne du four point five 10. Le haut commandement est constitué de trois généraux. Les deux premiers s’occupent des affaires courantes : le général Fati est d’origine yéménite et le général Zakaria est issa, du sous-clan mamassan. Le troisième, d’origine afar, le plus jeune aussi, est affecté à l’état-major de l’AMISOM et ne représente donc pas un acteur majeur à Djibouti 11. Cet « équilibrage politique » 12 permet de maintenir le consensus social.

Il apparaît donc que les FAD sont, dans leur structure et dans leurs missions premières, un instrument de la stabilité socio-politique du pays. Historiquement et plus que toute autre, la coopération française sert cette ambition. Celle-ci prend deux formes distinctes : la coopération structurelle, gérée par la Division centrale de sécurité de défense (DCSD) du Ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE), et la coopération opérationnelle, gérée par le Ministère de la Défense.

L’attaché de défense de l’ambassade de France est le chef de la mission de coopération. Selon lui, la coopération militaire franco-djiboutienne est « une grosse coopération, proportionnellement, estimée à 3,5 millions d’euros, dont 500 000 euros d’aide directe » 13. À ce montant s’ajoute celui de la coopération opérationnelle, aide opaque, non chiffrée et non discutée par le Parlement.

Depuis l’indépendance, les services de l’Intendance, du Matériel et de Santé des Forces françaises sont régulièrement mis à contribution par les forces djiboutiennes 14. On observe toutefois une forte diminution de cette coopération depuis les années 1980. Les assistants techniques de défense (ATD) français sont ainsi passés de 125 en 1984 15 à 24 en 1999 16, puis à 21 en 2007 et 17 en 2013. Le budget de la DCSD à Djibouti s’élève à 3,6 millions d’euros pour 2012, dont 600 000 euros d’aides directes. Ce montant a chuté depuis 2007, où il s’élevait à 4,7 millions d’euros 17.

La coopération structurelle est organisée en cinq projets distincts. Deux sont récents, le projet « Marine » et le projet « Ressources humaines-formations ». Trois sont plus anciens et plus techniques : les projets « Système d’information et de communication (SIC) », dans le cadre duquel sont déployées des infrastructures, « Logistique-génie », et « Gendarmerie ». À l’exception du dernier, qui constitue un « appui institutionnel », ces projets sont regroupés sous l’appellation « coopération militaire ». Animé par deux ATD, le projet « Gendarmerie » est parmi ceux-ci l’un des plus utiles au service de la stabilité de l’État, malgré la diminution des crédits alloués à la coopération structurelle. Ce corps s’est d’ailleurs vu spécialement entraîné en vue des élections municipales et législatives de 2013 18.

Les actions civilo-militaires (ACM) appartiennent pour leur part à la coopération opérationnelle. Elles sont la « vitrine des projets du MAE » et totalisent « 200 000 euros, hors main d’œuvre » 19. Elles prennent la forme de petits dons d’équipements, de construction d’écoles et de dispensaires, et répondent « à la demande des préfets. Elles servent comme des outils d’appoint, des rustines » 20. La construction d’une école à Dora et à Obock sont des exemples d’ACM dans le Nord du pays.

Au sein du ministère djiboutien des Affaires étrangères et de la coopération internationale (MAECI), les ACM sont gérées non pas par la direction de la coopération internationale, mais par la direction des relations bilatérales 21. Elles font l’objet d’une requête officielle du gouvernement djiboutien, qui cherche ainsi à les « amener où il faut pour soutenir [ses] activités de développement » 22. Les ACM sont une forme de coopération très centralisée, sous la seule impulsion du président et d’une commission d’arbitrage des projets. Ce comité mixte de coordination franco-djiboutien, né en 2008 et censé fixer avec le concours de la coopération civile le montant des différentes actions, a inspiré la création d’autres comités semblables à la fin de l’année 2009, avec Washington et plus récemment avec Tokyo. Il est le prolongement de l’article 5 de la convention de 2003, qui stipule que « chaque année, les FFDj effectuent des actions civilo-militaires au profit de la population djiboutienne, selon un programme pluriannuel valorisé et établi par les FFDj en relation avec les autorités djiboutiennes » 23.

Dans les faits, ce comité, dont le nom varie selon les interlocuteurs, « ne se réunit pas aussi fréquemment qu’il le devrait en théorie » 24. Il n’y avait en mars 2013 aucun calendrier fixé, simplement un « rapport de confiance » dans le cadre de ces petits projets de rénovation censés « rapprocher les forces de la population ». Toutefois, les ACM profitent doublement à Djibouti, car outre le matériel, les matériaux et la force de travail déployés, elles offrent un emploi provisoire à différentes communautés souvent au chômage.

Une autre forme de coopération militaire française servant la paix sociale réside dans l’action du Centre hospitalier des armées (CHA) Bouffard. En son sein, les médecins militaires soignent non seulement les FFDj et les ressortissants français, mais également « 30 000 ayant-droits djiboutiens » 25, principalement l’armée, les dignitaires et leurs familles, qui le préfèrent au vieillissant Hôpital général Pelletier. Selon un rapport parlementaire 26, les activités de l’hôpital Bouffard en 2012 ont coûté 19,64 millions d’euros et ont, à 80 %, bénéficié à la « patientèle djiboutienne », à titre gratuit 27, dont seulement les deux tiers faisaient partie des patients légalement prévus. Au total, la coopération passant par Bouffard est « la plus grosse aide, et de loin » 28.

La suite de cet article est parue février 2017.


1 Bayart J.-F., « L’Afrique dans le monde, une histoire d’extraversion », Critique internationale, n°5, 1999, p. 97-120.

2 Saint-Prot C., El Tibi Z. (dir.), Djibouti, au cœur de la géopolitique de la Corne de l’Afrique, Observatoire d’Études Géopolitiques, 2005.

3 Campredon J.-P., Schweitzer J.-J. (dir.), France, Océan Indien, Mer Rouge, Paris, Fondation pour les études de défense nationale, 1986.

4 Coubba A., Le Mal djiboutien : rivalités ethniques et enjeux politiques, Paris, L’Harmattan, 1995.

5 Dubois C., Djibouti 1888-1967 : héritage ou frustration ?, Paris, L’Harmattan, 1997.

6 Du Bois De Gaudusson J., Conac G., Desouches C. (dir.), Les constitutions africaines publiées en langue française, t. 1, Paris, La documentation française, coll. « Retour aux textes », 1997.

7 Schraeder P. J., « Ethnic politics in Djibouti : from ‘eye of the hurricane’ to ‘boiling cauldron’ », African Affairs, vol. 92, n°367, 1993, p. 203-221.

8 Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme, Djibouti, 20 ans après l’indépendance, une République en perdition, Paris, FIDH, 1997.

9 Entretien avec A. Omar Abdillahi, chercheur au CERD, 28 mars 2013.

10 Lewis I. M., Peoples of the Horn of Africa : Somali, Afar and Saho, Londres, Haan Associates, 1994.

11 Entretien avec A. Omar Abdillahi, 9 mars 2013.

12 Entretien avec J. Biau, premier conseiller à l’ambassade de France à Djibouti, 26 mars 2013.

13 Entretien avec le colonel É. de Vathaire, attaché de Défense auprès de l’Ambassade de France à Djibouti, 9 mars 2013.

14 Campredon J.-P., Schweitzer J.-J. (dir.), op. cit.

15 Chipman J. « Les problèmes de sécurité en Afrique francophone », Politique étrangère, vol. 49, n°2, 1984, p. 331-350.

16 Boucheron J.-M., Rapport d’information sur les forces françaises de Djibouti, Paris, Assemblée Nationale, 2000.

17 Entretien avec É. de Vathaire, Djibouti, 9 mars 2013.

18 Entretien avec A. Omar Abdillahi, 13 mars 2013.

19 Entretien avec É. de Vathaire, Djibouti, 9 mars 2013.

20 Entretien avec J. Biau, 26 mars 2013.

21 Entretien avec H.-G. Maki Hamed-Gaba, directeur de la coopération internationale et de l’intégration régionale du MAECI, 17 mars 2013.

22 Entretien avec Y. Aden Moussa, sous-directeur Europe / Amérique des relations bilatérales du MAECI, 17 mars 2013.

23 Convention relative à la situation financière et fiscale des forces françaises présentes sur le territoire de la République de Djibouti, Djibouti, 3 août 2003.

24 Entretien avec Y. Houssein Douale, directeur des relations bilatérales du MAECI, 20 mars 2013.

25 Entretien avec É. de Vathaire, 9 mars 2013.

26 Bays N., Avis n° 930, Assemblée nationale, 16 avril 2013.

27 Chambefort G., Folliot P., Rapport d’information sur les actions civilo-militaires, Assemblée nationale, 12 juillet 2011.

28 Entretien avec É. de Vathaire, 19 mars 2013.

2 comments

  1. Article limpide, pertinent et rigoureux, qui met en exergue la nature polymorphe des liens de coopération militaire existant entre le couple franco-djiboutien. Bien que le pouvoir politique s’attelle à maintenir un certain équilibre politique entre les ethnies, toutefois il n’est pas vrai que le Ministère de la Défense soit réservé aux Afars. La nomination d’un Somali-Issa à ce poste, en est un parfait exemple.

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