La Corne de l’Afrique, espace de délocalisations militaires

 

Pendant plusieurs décennies, les bases militaires étrangères présentes dans la Corne de l’Afrique se résumaient à quelques bases occidentales, répondant à des intérêts définis comme la lutte contre la piraterie et la protection/sûreté de la route maritime reliant l’Asie à l’Europe au détroit de Bab el Mandeb. Cela a notamment été le cas de la base française à Djibouti, dont l’effectif n’a cessé de diminuer depuis l’indépendance, passant de 4000 en 1977 à 1500 environ à ce jour. Ces bases militaires ont souvent été perçues comme un effet de réponse à une cause : la Corne de l’Afrique est une région instable et les bases étrangères permettent de répondre à cette instabilité.

Aujourd’hui, depuis quelques années, il semble que ce raisonnement ne tient plus. L’augmentation du nombre des bases étrangères, les différentes raisons, justifications et enjeux montrent des lectures totalement différentes de l’installation de ces bases.

 

1. Une militarisation accrue de la Corne de l’Afrique

Depuis plus d’une décennie, les rives africaines de la mer Rouge et du golfe d’Aden se sont peuplées de nouvelles bases étrangères. Djibouti a fait office de pionnier en la matière. Ancienne colonie française, la France  y a maintenu une base militaire à l’indépendance jusqu’à aujourd’hui encore. Le début du XXIe siècle et ses enjeux liés au terrorisme et à la piraterie ont entrainé l’installation d’une base militaire américaine, d’une mission de l’Union Européenne contre la piraterie, d’une base japonaise (la première à l’étranger depuis 1945) puis d’une base italienne.

Depuis le début des années 2010, une nouvelle vague d’armées étrangères, issue de pays émergents, se cherchant une présence sur la scène internationale, est apparue. C’est notamment le cas de la Chine qui, courant 2017, a inauguré sa première base militaire outre-mer, à Djibouti, comptant – selon certaines rumeurs – près de 10 000 soldats[1]. Selon d’autres sources, l’Arabie Saoudite serait aussi un pays intéressé par l’installation d’une base militaire à Djibouti.

Cette nouvelle vague d’installations militaire se caractérise aussi par une diversification des pays accueillant ces bases. Les Émirats arabes unis se sont établis en Érythrée en 2015. Cette base, au port d’Assab (sud du pays), a pour principal objectif de permettre à la coalisation arabe d’intervenir au Yémen, notamment pour les bombardements. Cependant, le choix de l’Érythrée et du port d’Assab, autrefois principal port de l’Éthiopie, aujourd’hui « frère ennemi », envoie un message clair à l’Éthiopie.

Une deuxième base devrait voir le jour au Somaliland après la signature d’un contrat de concession de 25 ans entre les Émirats arabes unies et le Somaliland[2]. Ce dernier, indépendant de la Somalie mais n’ayant jamais été reconnu par la communauté internationale voit dans l’implantation de cette base militaire, un premier pas vers la reconnaissance officielle. Les diplomates arabes ont traité directement avec le Somaliland et non la Somalie. Pour les Émirats, il s’agit de conforter sa position dans cette région grâce à l’installation d’une base navale. Au terme de ces 25 ans de concession, la base, installée à Berbera, devrait revenir aux autorités du Somaliland[3].

La Turquie tente aussi de s’installer dans la Corne de l’Afrique. Ce pays a signé, le 30 septembre dernier, une convention avec la Somalie pour installer une base militaire d’une capacité de 1500 soldats à Mogadiscio[4]. Interrogé sur la raison de cette base militaire turque, l’objectif ici est de « créer une armée somalienne mieux aguerrie pour combattre les membres du groupe islamiste Shebab et d’autres milices qui opèrent dans la région »[5]. Enfin, de nombreuses rumeurs affirment ou s’interrogent sur la présence prochaine de troupes égyptiennes dans la région[6]. Il n’est pas encore évoqué de base égyptienne mais simplement la possibilité, pour l’Égypte, d’utiliser les bases existantes appartenant aux Émirats. La présence des Égyptiens représenterait peut-être une nouvelle tension entre l’Éthiopie et l’Égypte, dont les relations – historiques et récentes avec les tensions liées à la création d’un barrage éthiopien sur le Nil Bleu – sont tendues.

 

Les bases étrangères présentes dans les pays de la Corne de l’Afrique

 

2. Autant de bases militaires étrangères, quels enjeux majeurs?  

L’installation de ces bases militaires étrangères dans les différents pays de la Corne de l’Afrique vise à engendrer de nouveaux équilibres et enjeux de pouvoirs entre les différents pays de la Corne. Les différents textes, évoqués ci-dessous, proposent des clefs de compréhension sur ces nouveaux équilibres de pouvoirs.

 

2.1. La concurrence Djibouti–Somaliland

L’installation des deux bases militaires des Émirats a de sérieuses répercussions à Djibouti. A Berbera (Somaliland), en contrepartie de l’implantation de la base militaire, les Émirats ont promis le développement d’infrastructures, notamment la modernisation et le développement du port de Berbera. Cet accord laisserait penser à une alliance entre le Somaliland et les Émirats « contre » Djibouti. L’entreprise Dubaï Port World a promis le développement du port de Berbera pour concurrencer celui de Djibouti[7]. Or, l’entreprise Dubaï Port World (DPW) était aussi l’entreprise en charge du développement et de la gestion du nouveau port de Djibouti. Après la réalisation des travaux, elle fut écartée officiellement suite à des affaires de corruption pour être remplacée au profit de la coopération sino-djiboutienne et de partenariats avec les nouvelles entreprises chinoises. Quant à Berbera, la ville souhaite concurrencer Djibouti et ses ports. Le port de Berbera a longtemps été un port d’export de bétail éthiopien en direction de la péninsule arabe et de la Mecque. Djibouti, par la qualité de ses infrastructures, a su s’accaparer une partie du trafic portuaire de Berbera. La réélection du Président Ismaël Omar Guelleh, à Djibouti en 2016 s’est accompagnée d’un projet d’infrastructure portuaire le long de la façade du pays. Parmi les nouvelles infrastructures portuaires, la création d’un port à bétail est prévue à quelques kilomètres de la frontière du Somaliland[8]. Djibouti joue la carte des infrastructures de meilleure qualité, souhaitant certifier le bétail, contrairement au Somaliland où la qualité du bétail et des infrastructures a déjà entrainé plusieurs mises en quarantaines du bétail[9].

 

2.2. La Corne de l’Afrique, terrain de jeux des bases musulmanes ? Un nouvel « isolement chrétien éthiopien » ?

L’un des mythes les plus tenace concernant l’histoire éthiopienne est celui de l’isolement politique et religieux. Forteresse chrétienne sur les hauts plateaux, l’Éthiopie historique – le Nord – a su résister pendant des siècles aux royaumes et empires musulmans qui l’entouraient au Nord comme au Sud, à l’Est comme à l’Ouest. L’un des évènements les plus marquants, peut-être de cette histoire d’affrontements religieux, est le djihad lancé par Ahmed Ibn Ibrhihim al Ghazi au XVIe siècle, puis la tentative chrétienne de conquérir la cité musulmane d’Harar. L’histoire houleuse des relations entre l’Éthiopie et l’Égypte, l’Éthiopie et l’Érythrée ainsi que la guerre des années 1990 entre l’Éthiopie et la Somalie rappelle des fractures encore existantes entre l’Éthiopie et ses voisins. L’installation des nouvelles bases militaires étrangères, issues de pays majoritairement musulman (Turquie, Arabie Saoudite, Émirats) et l’installation de ces bases dans des pays en froid avec l’Éthiopie (le Somaliland, la Somalie et l’Érythrée, dont des escarmouches à la frontière érythréo-éthiopienne apparaissent encore aujourd’hui) favorisent l’hypothèse d’un nouvel isolement éthiopien sur la scène politique et géopolitique de la Corne de l’Afrique.

L’installation de ces bases, issus de pays musulmans dresse une image de lien renforcée avec les communautés musulmanes des pays de la Corne de l’Afrique. Seul Djibouti, pays majoritairement musulman et l’Éthiopie, dont la population musulmane dépasse les 90%, semble être éloigné de ce rapprochement.

 

2.3. La Chine, allié inattendu de la relation Djibouti-Éthiopie ?

Peu d’acteurs présents dans la Corne de l’Afrique à la fin du XXe siècle auraient pu prédire l’arrivée de la Chine, et l’importance des moyens mis en œuvre par cette dernière pour s’y installer. A Djibouti, Elle est devenue, facilement, le premier investisseur du pays. Gestion du port, nouveaux terminaux, nouvelles infrastructures aéroportuaires, nouvelles lignes de chemin de fer vers l’Éthiopie, installation d’une base armée, etc. autant de domaines qui dressent un tableau catastrophique de la dette djiboutienne envers la Chine. Mais si la Chine investit massivement à Djibouti, c’est avant tout pour assurer ses arrières, et des moyens de transport vers l’Éthiopie. La Chine a investi massivement en Éthiopie en terme de ressources mais aussi en terme de délocalisations. En 2015, la Chine a inauguré une nouvelle zone économique spéciale proche d’Addis-Abeba, la capitale éthiopienne. Cet espace devrait accueillir plus de 45 entreprises chinoises d’ici 2020[10].

Pour l’instant, peu présente dans les autres pays de la Corne de l’Afrique, la Chine mise en priorité sur une relation Chine – Djibouti – Éthiopie. La Chine dans le contexte de la Corne de l’Afrique réactualise le schéma colonial en vigueur en Afrique de l’Ouest et Centrale au siècle dernier. A Djibouti, son « comptoir », elle dispose de plusieurs terminaux portuaires. Par la route, mais aussi sa ligne de chemin de fer (une deuxième entre Tadjourah et Mekele, en Éthiopie, est en construction), la Chine met en place les infrastructures de liaison avec l’Éthiopie, l’arrière-pays productif. Enfin, l’armée chinoise, présente à Djibouti, permet de sécuriser l’ensemble du trafic.

 

2.4. La guerre au Yémen

Dernière modification des enjeux géopolitiques de la Corne de l’Afrique, l’installation des bases militaires sur la côte africaine redessine les alliances en lien avec la guerre au Yémen.

Les deux bases militaires des Émirats arabes unis en Érythrée et au Somaliland entrainent de facto le rapprochement de ces deux pays africains avec les positions idéologiques et militaires des pays arabes concernant la guerre au Yémen. Cette dernière s’illustre par l’affrontement du président Hadi, soutenu par l’Arabie Saoudite et les Émirats, avec les rebelles houthi, allié à l’ancien gouvernement yéménite, plus ou moins proche de l’Iran. Les rebelles tiennent la capitale, Sanaa tandis que le gouvernement, mis en fuite, s’est tantôt réfugié en Arabie Saoudite ou à Aden.

Les deux bases arabes, installés sur la côte africaine, sont des bases arrière pour les opérations militaires que mène la coalition arabe au Yémen[11]. Ces bases permettent aux pays de la coalition des bombardements directement au Yémen. Mais ces bases arabes entrainent des interrogations quant à des enjeux secondaires comme l’immigration africaine vers les pays arabes. Plusieurs cas de bombardement sur des civils érythréens ou somaliens tentant de rejoindre, illégalement, la péninsule arabe,  ont été notés : un bateau de pêcheurs afars et une embarcation d’une trentaine de migrants somaliens auraient été abattus en mer Rouge par des avions et hélicoptères de la coalition, partant de la base d’Assab[12].

Nombreuses sont les raisons de la présence de ces bases militaires dans la Corne de l’Afrique. Ces raisons sont de plus en plus complexes au fur et à mesure que de nouvelles bases étrangères, venant de nouveaux pays, fleurissent dans des pays africains que l’on qualifierait facilement de pays instables comme la Somalie.

La Corne de l’Afrique peut-être vue comme un terrain d’entrainement pour puissance moyenne ou en devenir mais aussi comme un moyen pour les pays africains de rééquilibrer la balance des enjeux de pouvoirs frontaliers, de s’affirmer sur la scène internationale ou régionale comme le Somaliland. S’il est toujours mis en avant la justification – pour les pays étrangers – de ces nouvelles bases (guerre du Yémen, protection des investissements, etc.), il faut souligner les raisons « internes » qui ont poussé les pays africains à accepter ces bases étrangères. Les gouvernements africains semblent bien s’accommoder de la présence de ces bases. Le constat est d’autant plus troublant que l’installation ou la présence de bases militaires étrangères en Afrique s’accompagne souvent de critiques postcoloniales. La nouveauté dans la Corne de l’Afrique tient dans l’origine des États s’y installant : la Turquie, l’Arabie Saoudite, la Chine, les Émirats (l’Égypte ? la Russie ?).

Quels impacts ces bases étrangères ont sur la construction des différents États ? L’annonce d’une base militaire turque, à Mogadiscio a beaucoup surpris, à la fois par la volonté turque de s’imposer dans la Corne de l’Afrique mais aussi par le lieu et le pays choisi. L’installation de ces bases pose aussi une autre question liée aux relations entre pays africains. Comment l’installation d’une base arabe en Érythrée va-t-elle faire évoluer  la relation entre l’Éthiopie et l’Érythrée ?


[1] Le Belzic S. « Djibouti, l’avant-poste militaire de la Chine en Afrique », Le Monde Afrique. 17/07/2017. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/07/17/djibouti-l-avant-poste-militaire-de-la-chine-en-afrique_5161535_3212.html

[2] Castin O. « Corne de l’Afrique : Branle-Bas à Berbera », Jeune Afrique. N° 2928.

[3] Les Emirats arabus unis s’offrent une nouvelle base navale au Somaliland. RFI. 13/02/2017. http://www.rfi.fr/afrique/20170213-emirats-arabes-unis-base-navale-militaire-somaliland

[4] La Turquie inaugure une base militaire en Somalie. RFI. 01/10/2017. http://www.rfi.fr/afrique/20171001-turquie-somalie-camp-militaire-erdogan-shebab

[5] Ibid.

[6] Castin O. « Corne de l’Afrique : Branle-Bas à Berbera », Jeune Afrique. N° 2928.

[7] Ibid.

[8] Lauret A. Djibouti, objectif façade (Partie 1) : le commerce maritime. 16/09/2016.

[9] Pinault Géraldine, « Le bétail des Somali d’Éthiopie : la mondialisation sur les marges ». Echogéo. 31/2015. Mis en ligne le 10 avril 2015. Consulté le 30 septembre 2016. http:// echogeo.revues.org/14163

[10] Le Belzic S. « L’Éthiopie, la bonne élève de la Chinafrique ». Le Monde Afrique. 18/05/2015. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/05/18/l-ethiopie-la-bonne-eleve-de-la-chinafrique_4635502_3212.html

[11] Castin O. « Une nouvelle base militaire des Émirats arabes unis s’installe dans la Corne de l’Afrique ». Jeune Afrique. 23/02/2017. http://www.jeuneafrique.com/mag/404895/politique/nouvelle-base-militaire-emirats-arabes-unis-sinstalle-corne-de-lafrique/

[12] « Érythrée : la coalition arabe a –t-elle commis une bavure en mer Rouge ? » RFI. 10/05/2017. http://www.rfi.fr/afrique/20170509-bavure-mer-rouge-coalition-militaire-combat-houthis-yemen-erythree

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